L’orientation sexuelle est une affaire politique

ASILE • La Suisse ne reconnaît pas les persécutions basées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre comme motif d’asile. Quarante-deux pays le font aujourd’hui.

Il y a quelques semaines, la Fédération genevoise des associations LGBT présentait et discutait des résultats obtenus au questionnaire envoyé à l’ensemble des candidats genevois aux élections fédérales (notre édition du 7 octobre). La faîtière a notamment demandé aux candidats s’ils seraient prêts à reconnaître les persécutions basées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre comme un motif d’asile. Quatre-vingt-cinq pour cent des répondants étaient pour, mais ce chiffre doit être relativisé par le peu de réponses obtenues de la part des candidats les plus conservateurs (UDC et MCG en tête).

Qu’en est-il de la situation réelle des requérants d’asile et des réfugiés LGBT en Suisse? A quelles difficultés doivent-ils faire face?

Lors du débat, Lorena Parini, coprésidente de la Fédération genevoise des associations LGBT, a rappelé qu’aujourd’hui encore six pays condamnent l’homosexualité par la peine de mort et septante-cinq pays par la prison. Selon elle, c’est pour cette raison que la Suisse devrait reconnaître les persécutions liées à l’orientation sexuelle ou l’identité de genre comme motif d’asile, comme le font quarante-deux pays dans le monde. «Bien souvent, ces personnes risquent leur vie ou la prison si elles font leur coming out, explique-t-elle. Elles n’ont pas d’autre choix que de fuir.» Une motion avait été déposée au Conseil national par la verte Katharina Prelicz-Huber en 2009, demandant d’ajouter les persécutions basées sur l’orientation sexuelle aux motifs d’asile. Elle a été rejetée.

Méfiance vis-à-vis des autorités
«Dans l’article 3 de la loi sur l’asile, il est précisé qu’une personne peut l’obtenir si elle a été opprimée parce qu’elle appartient à ‘un groupe social déterminé’», explique Selon Celine Kohlprath, porte-parole du Secrétariat d’Etat aux migrations. «Ainsi, si une personne démontre qu’elle a été persécutée, souvent par des proches, et que les autorités ne la protègent pas, elle devrait obtenir l’asile. Concernant l’homosexualité, les notions de persécution et d’intensité sont primordiales. Des actes de discriminations par exemple ne suffiront pas. Chaque demande est traitée au cas par cas.»

Pour Lorena Parini, «l’orientation sexuelle est une affaire politique, et pas de vie de privée». Ainsi, ajouter la persécution liée à l’orientation sexuelle permettrait de légitimer la parole des personnes concernées. «Elles sont très fragilisées, elles n’osent souvent pas dire qu’elles sont parties pour cette raison, pensant que leur demande ne serait pas prise en compte.» Stella Jegher, responsable média pour Amnesty Suisse, estime quant à elle qu’«il est très difficile pour une personne qui s’est cachée, qui a été humiliée et violentée d’exposer les motifs de sa fuite, de donner des informations intimes et douloureuses. D’autant plus lorsqu’elle développe un sentiment de méfiance ou de honte vis-à-vis des autorités et de l’interprète présent aux auditions».

Elle dénonce également l’utilisation par les autorités du préjugé selon lequel les personnes LGBT pourraient vivre cachées et qui a servi à justifier certains refus du statut de réfugié.

Regula Ott fait partie de Queeramnesty. Depuis 2010, son groupe de réflexion a suivi quatre-vingts réfugiés LGBT. Seuls neuf d’entre eux ont reçu l’asile. Mais il semble difficile d’avoir des chiffres précis du nombre de personne concernées, car beaucoup le cachent.

Préjugés, discriminations, violences
«Les requérants d’asile LGBT sont parfois doublement punis: ils fuient les violences et les discriminations et rencontrent à nouveau l’homophobie et la transphobie en Suisse», regrette Delphine Roux, coordinatrice de la Fédération genevoise des associations LGBT. Afin d’y remédier, elle propose de sensibiliser davantage les travailleurs sociaux à cette question. Mais le problème se pose également dans les foyers pour requérants.

Michael Hausermann, coordinateur santé au sein de l’association Dialogai, a vu l’agressivité et le harcèlement que peuvent subir les homosexuels dans les foyers: «En début d’année, un homme a été changé de foyer. C’était la deuxième fois qu’il y subissait des violences graves. Le problème est que ces personnes, qui ont été persécutés dans leurs pays d’origine, se retrouvent avec d’autres réfugiés du même pays, parfois homophobes. Même si ces cas sont rares, l’Hospice général devrait avoir une ligne et proposer des lieux sécurisés pour les loger, comme pour les mineurs ou les femmes avec enfant.»

Sessions de sensibilisation
Bernard Manguin, porte-parole de l’Hospice général, assure que les cas signalés sont rares. Mais, consciente que certains cas sont tus, l’institution collabore depuis un an avec l’association Dialogai. Ainsi, le principe de non-discrimination envers les personnes homosexuelles est abordé lors des sessions de sensibilisation à la culture et à la législation suisse. «Chaque cas est traité spécifiquement. Le transfert dans un autre foyer ou appartement doit être envisagé en fonction du statut: pour les réfugiés avec un permis F par exemple, il est possible de chercher un logement individuel hors des structures collectives.» Pas suffisant pour Lorena Parini: «Le problème pourrait être anticipé, mais ici, on attend que le mal arrive.»

Le Courrier Lundi 19 octobre 2015

Camille Layat