Etre LGBT au travail reste un inconvénient

Plusieurs études récentes ont mis en évidence les difficultés et les discriminations auxquelles lesbiennes, bi, gay et trans sont confrontés dans le monde du travail. Décryptage

 

Le 11 octobre dernier, le monde a célébré la Journée du Coming Out. L’occasion de s’interroger sur le regard que porte le monde du travail sur la diversité de l’orientation sexuelle.

Dans les pays où l’on dispose de données, on constate une différence de salaire en défaveur des homosexuels allant de 7 à 15%, dit Jean-François Amadieu dans son livre «RH, le livre noir». Le sociologue rappelle qu’en France, les homosexuels gagnent 6 à 7% de moins que les hétérosexuels dans le privé et 5 à 6% dans le public. «Ce sont surtout les homosexuels plus âgés, plus diplômés et plus qualifiés qui sont défavorisés, ce qui témoigne de carrières ralenties.»

 

La Suisse en avance sur l’Europe

Qu’en est-il en Suisse? La Constitution fédérale postule avec force que «nul ne doit subir de discrimination du fait de son mode de vie». Les relations homosexuelles consenties entre deux personnes majeures ont par ailleurs été décriminalisées au niveau national en 1942 (pour rappel, la majorité des pays européens et quelques Etats américains ont attendu les années 1970 pour abolir leurs lois pénalisant l’homosexualité).

Les obstacles et les discriminations auxquels les personnes LGBT (lesbienne, gay, bi, trans) sont confrontées dans le monde du travail restent cependant encore trop nombreux, comme en témoignent les résultats d’une récente étude nationale intitulée «Etre LGBT au travail», réalisée par l’Institut des Etudes genre en collaboration avec la Fédération genevoise des associations LGBT. Ainsi, 70% des personnes sondées ont indiqué avoir subi des discriminations indirectes, sous forme d’insultes ou de blagues. Les discriminations directes se manifestent quant à elles notamment sous forme de mise en doute des compétences professionnelles (17% des LGB et 29% des trans) et de mise à l’écart des projets intéressants (10% des LGB et 32% des trans).

 

Du fait de leur visibilité mais aussi parce qu’il n’existe pratiquement aucune réglementation visant à protéger les transgenres (le Centre suisse de compétence pour les droits humains parle à ce sujet d’un «manque de visibilité dans la législation»), ceux-ci sont davantage exposés aux discriminations directes que les LGB. 90% ont ainsi affirmé lors d’un sondage effectué par l’association suisse Transgender Network Switzerland avoir été renvoyés au moins une fois dans le courant de leur carrière sous des prétextes divers de leur hiérarchie. Lorsqu’ils ne sont pas licenciés, leurs besoins – qu’il s’agisse de l’utilisation des toilettes, de l’attribution d’un vestiaire ou de la fourniture d’un uniforme de travail – sont rarement reconnus au travail. Les employeurs leur assignent également des tâches très physiques sans égard pour la thérapie hormonale qu’ils suivent ou l’opération de changement de sexe qu’ils ont subie récemment.

 

Une double discrimination

Les lesbiennes enfin subissent une double discrimination, en tant que femmes et en tant que lesbiennes. La fédération genevoise des associations LGBT évoque par exemple le cas d’une femme qui s’est vue refuser des dossiers avec des responsabilités plus importantes au motif que son «look lesbo» n’était pas assez féminin. Sa supérieure hiérarchique lui aurait ainsi dit «Vous êtes une femme, n’est-ce pas? Confirmez-le-moi!».

Par peur des conséquences négatives sur leurs carrières (stagnations de poste, pertes de responsabilités, mobbing, changement de service, licenciements, etc.), entre 60 et 70% des LGBT ne s’affirment plus ouvertement comme tels après leur entrée dans la vie active. Certains s’inventent un conjoint du sexe opposé. Il arrive aussi fréquemment que des couples homosexuels ne fassent pas enregistrer leur partenariat car cela les obligerait à révéler leur état civil à leur employeur. «Une énergie folle est dépensée pour cacher son quotidien et pour contourner les questions gênantes, énergie qui n’est pas consacrée à la performance au travail», résume Marlies Demeulandre, réalisatrice de Coming In, un film-documentaire qui aborde la question de l’homosexualité dans le monde professionnel en France.

 

Cacher son identité génère du stress

Outre une diminution de la productivité individuelle – les experts estiment qu’elle baisse de 30% lorsqu’une certaine image de l’orientation sexuelle doit être donnée sur le lieu de travail – cacher son identité génère également stress, anxiété et une faible estime de soi, lorsque cela ne conduit pas à un arrêt maladie. L’étymologie du mot maladie – «mal à dire» – est à cet égard intéressante. Elle rappelle que le malade était autrefois celui qui avait du mal à dire quelque chose. Son corps le disait à sa place sous la forme d’une maladie. Cette idée fascinante supposait ainsi que si l’on réussissait à dire, on ne souffrirait plus. De la même manière, pouvoir dire qui l’on est au travail permet de mettre un terme à la souffrance.

Que peuvent faire les entreprises? Lorena Parini, qui a conduit l’étude «Etre LGBT au travail», conseille certaines mesures telles que la possibilité d’identifier une personne ressource à qui les LGBT pourraient s’adresser en cas de problèmes au travail ou encore des formations systématiques ou de l’information largement diffusée sur l’interdiction de discriminer en raison de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre.

 

Des initiatives pour lutter contre l’homophobie

A cet égard, plusieurs initiatives émergent des grands groupes qui s’impliquent toujours plus, humainement et concrètement, dans un processus de tolérance envers la communauté LGBT. Ainsi, Coop Société Coopérative et les groupes Migros et Globus mentionnent explicitement l’orientation sexuelle comme un motif de non-discrimination dans leur article portant sur la Protection contre les discriminations.

Le Credit Suisse a quant à lui mis en place des programmes d’alliés LGBT. Le concept? Au sein de la banque, plusieurs personnes sont sélectionnées pour soutenir les personnes gay, lesbiennes, bisexuelles ou transsexuelles, dans leur intégration sur le lieu de travail ainsi que la diversité des profils en entreprise. «Les membres ALLY sont des amis, des sympathisants et des défenseurs de la communauté LGBT, précise Jean-Paul Darbellay, porte-parole du Credit Suisse. Ils reçoivent à ce titre un tapis de souris aux couleurs de l’arc-en-ciel, ce qui leur permet d’afficher leur solidarité vis-à-vis des préoccupations de leurs collègues de travail LGBT. Ils sont aussi formés aux problématiques de l’homophobie et de la transphobie, ce qui leur permet d’identifier certains cas de discrimination.»

 

En guise de conclusion, rappelons ce que le monde des arts et de la culture, mais aussi de la politique et des sciences doit à la communauté LGBT. Des personnalités telles que Madame de Staël, Gertrude Stein, Marguerite Yourcenar, Voltaire, Marcel Proust, Arthur Rimbaud, Oscar Wilde, Virginia Woolf, Greta Garbo, James Dean, Andy Warhol, Lord Byron, Yves Saint Laurent, Frédéric Chopin, Alan Turing, William Shakespeare, Léonard de Vinci ou encore les soeurs Wachowski, pour ne citer que quelques noms, ont toutes jouées un rôle majeur dans l’histoire et la nature de nos sociétés. La phrase de Saint-Exupéry trouve ici toute sa pertinence: dans ma civilisation, celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit.

 

Le TEMPS du 3 novembre 2016

https://www.letemps.ch/economie/2016/11/03/lgbt-travail-reste-un-inconvenient